- PATRIE INTIME
- NÉRÉE, BEAUCHEMIN.
Yamachiche, 26 juillet 1898.
Rien ne m'est cher comme le val
Où, par-dessus tous les toits, brille
La riche aiguille
De mon pieux clocher natal.
Est-il terre au plus doux parfum,
Terre plus belle, plus sacrée,
Plus adorée,
Que l'intime berceau commun!
Mon pays, il est sans pareil:
Juin d'un si beau vert le couronne,
Et chaque automne
Le drape d'un or si vermeil.
Ce vert triomphe des rameaux,
Et cette gloire végétale
Qu'octobre étale,
Sont à mes yeux toujours si beaux !
Et puis, à l'ombre de ces toits
Si gais, si jolis, la famille
Vit si tranquille !
Nos bonnes gens sont si courtois !
- Chez nous, partout rayonne
encor
La naïve foi des ancêtres;
Grâce à nos prêtres,
Nous garderons ce cher trésor.
Ici, nul tripot, nul taudis,
Nul cabaret, Mais notre église,
Merveille exquise,
Est belle comme un paradis.
-
Venez voir, un jour de soleil,
- Le ciel léger de sa
coupole
- Par où s'envole
- Un choeur d'anges au front
vermeil.
-
- Aux rayons des lampes sans
fin,
- Mystérieuses, les statues
- Semblent vêtues
- De quelque voile d'argent
fin.
-
- Et l'âme, en la blanche
clarté
- De cet asile de silence,
- Sent la présence
- D'une douce divinité.,
-
- Cette crypte au riche tombeau,
- Nous rappelle les catacombes
- Avec leurs tombes
- Et leur perpétuel flambeau.
-
- Dans sa robe aux dentelles
d'or,
- La Sainte, la vierge martyre,
- D'un doux sourire,
- Immortelle, sourit encor.
-
- Dorion, d'un crayon savant,
- Traça l'harmonieuse
abside:
- L'oeuvre, splendide,
- Révèle l'artiste
fervent.
-
- Le saint prêtre aimé,
sous l'autel,
- L'étole au cou, dort.
La pensée
- Qu'il a fixée
- Dans le marbre, est d'un immortel.
-
- C'est le soir. L'airain de
la tour
- Tinte: six cloches argentines,
- Comme à matines,
- Répondent, sonnant
tour à tour.
-
- Sur les hameaux et sur les
prés,
- Dans la fraîche odeur
des prairies,
- Les sonneries
- Voguent par les airs, empourprés.
-
- C'est l'heure où les
moissonneurs las,
- Sur les mouvantes charretées,
- Tout pailletées,
- Dévalent les coteaux
lilas.
-
- L'air est plein de rumeurs,
de chants,
- De cris lointains, d'éclats
de rire.
- Puis-je décrire
- Le charme des soirs et des
champs ?
-
- Là-bas, au son du violon,
- La noce rustique, en cadence,
- Galope, danse,
- Et saute et balle du talon.
-
- Dans la rue, ici, moins de
bruit:
- Des couples jasant à
voix basse,
- Et, dans l'espace,
- Le souffle endormeur de la
nuit.
-
- Rieuses, sur le grand perron
- Des petites villas bourgeoises,
- Les villageoises
- Babillent, assises en rond.
-
- 0 les chers logis familiers,
- Avec leurs fenêtres
fleuries,
- Leurs galeries,
- Leurs larges seuils hospitaliers!
-
- Par intervalles, dans l' écho,
- L'oreille écoute la
musique
- Mélancolique
- Du mélodieux piano.
-
- Le jour fuit. Sur le lac serein,
- Une lointaine voix 'sonore
- Répète encore
- Le chant triste et doux de
Gérin.
-
- Si, d'aventure, vous portez
- Vos pas, vers ces lieux où
ma muse
- D'un rien s'amuse,
- Ne fût-ce qu'une heure,
arrêtez.
-
- Quand vous aurez vu l'horizon,
- Où, dans sa paix accoutumée,
- L'idylle aimée
- Nous enchante en toute saison;
-
- Quand, sous leurs chapeaux
printaniers,
- Vous aurez vu nos jeunes filles
- Aussi gentilles
- Que les bergères de
Téniers
-
- Quand vous aurez franchi le
seuil
- Où l'hospitalité
champêtre,
- Sans vous connaître,
- Vous fait le plus riant accueil;
-
- Alors vous devrez, franchement,
- Avouer que l'on peut, sans
crime,
- Dans mainte rime,
- Vanter un endroit si charmant.
-
- NÉRÉE, BEAUCHEMIN.
Yamachiche, 26 juillet 1898.