
Oscar Dufresne
Oscar Dufresne était un industriel peu érudit mais habile
en affaires, qui avait assuré la continuité à la manufacture
de chaussures fondée en 1891 par son père Thomas. Né
le 17 octobre 1875 à Pointe-du-Lac, il était. comme Candide,
Marius et Romulus. le fils, de Thomas Dufresne et de Victoria, DuSault,
et le petit-fils d'Augutin R. Dufresne, député dans le Premier
Parlement du Bas- Canada.
Après un bref séjour au collège de Yamachiche, Oscar occupa son premier emploi à 12 ans comme commis chez le marchand en gros Caverhill, Hughes & Co. Deux ans plus tard, on le retrouva caissier chez Bourgouin & Duchesneau. Puis. il passa au service de la manufacture de chaussures fondée par son père. Il y travaillait déjà lorsque l'entreprise déménagea à l'angle nord-est des rues Ontario et Desjardins, en 1899. Deux ans plus tard. la compagnie prît le nom de Dufresne & Locke Ltée, son père s'étant associe à Ralph Locke.
En mai 1899, Oscar épousa Alexandrina Pelletier fille de Pierre
et se fit construire une magnifique résidence qu'il habita avant
de déménager au Chateau Dufresne. et qui existe toujours,
sur le versant ouest du boulevard Pie-IX, au sud de la rue Ontario. Cette
maison côtoie le studio (remarquable pour sa façade en brique
jaune ) de Guido Nincheri, qui abrita jadis les bureaux de la Dufresne Construction,
fondée en 1921 avec son frère Marius.
En plus de diriger la manufacture familiale et de présider l'entreprise
de construction, Oscar siégea au sein de différents conseils
d'administration ( Imprimerie populaire, propriétaire du journal
Le Devoir, librairie Beauchemin, hôpital Notre-Dame, Slater Shoe Co.,
Banque Provinciale du Canada. etc. ). Il participa à la Fondation
du Cercle des jeunes naturalistes, et joua un rôle prépondérant
dans, l'établissement du Jardin botanique, à titre de président
de la Commission du Parc de Maisonneuve.
Oscar fit aussi sa marque sur la scène municipale, à titre de conseiller du quartier ouest de Maisonneuve et de président du Comité des finances. Le maire Michaud, son frère Marius et lui transformèrent Maisonneuve pendant leur règne.
Oscar Dufresne mourut en 1936, quelques mois après Alexandrina.
Laurette, la fille adoptive du
couple fut la seule à leur survivre.
Marius Dufresne
Marius, son cadet de huit ans, était ingénieur et entrepreneur,
et se prétendait même architecte. Marius naquit lui aussi à
Pointe-du-Lac le 9,septembre l883. Après ses études à
l'École Polytechnique, il travailla pendant un an à l'usine
de Montréal Locomotive Works (aujourd'hui Bombardier MLW ), avant
de se joindre à l'équipe d'ingénieurs Lacroix et Piché,
tout en exerçant le métier d'arpenteur de la Province de Québec.
En 1910, il fut nommé ingénieur municipal de Maisonneuve.
C'est pendant son séjour de huit ans à ce poste que seront
construits l'hôtel de ville (actuelle Maison de la culture ), le marché,
le gymnase et les bains publics, et une caserne de pompiers aujourd'hui
désaffectée.
Après l'annexion de Maisonneuve à Montréal, Marius fonda la Dufresne Engineering Co., dort le bureau se trouvait dans l'édifice de la Banque de Toronto (aujourd'hui, Toronto-Dominion), à l'angle des rues Ontario et de LaSalle. Il travailla à de nombreux projets: des ponts (Sainte-Anne, Pie-IX, Viau, Jacques Cartier ); des tunnels (notamment ceux des rues Ontario et Wellington ); et des installations hydroélectriques (centrale de Cadillac et barrage des Passes dangereuses ) pour ne nommer que ceux-là. D'ailleurs, il surveillait les travaux du pont de SainteRose lorsqu'il fut tué accidentellement, en 1945. Il laissa dans le deuil Edna Sauriol. qu'il avait épousée en 1914.
Homme ambitieux et érudit influencé par l'architecture française, Marius a vraisemblablement dessiné une bonne partie des plans de sa résidence (qu'on ne se gèna pas pour désigner dès le départ du nom de "château " ), même s'ils ne sont pas signés - en revanche tous sont datés, du 5 août 1915 au 26 septembre 1916.
Comme le Château est inspiré du Petit Trianon de Versailles, Marius a sans doute reçu l'aide d'un architecte français; la Société d'architecture de Montréal croit qu'il pourrait s'agir d'un dénommé Lebon, tandis que le Service de la planification du territoire de la CUM penche plutôt pour jules Renard, un Français à l'emploi de Dufresne.
L"emplacement
Le Château Dufresne est situé rue Sherbrooke, entre les rues
Jeanne dArc et Pie-IX (jusqu'à une distance d'environ 330 pieds du
versant sud de la rue Sherbrooke ). Cet emplacement fit partie de la terre
d'Alphonse Desjardins, qui s'étendait de la rue Notre-Dame jusqu'aux
limites nord de Maisonneuve, du côté est de la rue Jeanne d'Arc
au côté est de la rue Desjardins.
L'assemblage des parcelles de terrain commença le 18 février 1915 et se termina le 21 juin 1928, donc 10 ans après la construction du Château (sans doute existait-il une entente entre les frères Dufresne et les vendeurs). Les terrains furent achetés de François-Xavier Saint-Onge, L.J.A.Surveyer, Zaïde Paré (veuve de Louis-Edouard Desjardins ), Sarah Mathieu ( veuve d'Édouard Desjardins ), Victor Bernier et la Compagnie des terrains de Maisonneuve.
La résidence
Construit entre 1915 et 1918, le Château Dufresne traduit, par son
échelle monumentale et son ordonnance architecturale symétrique,
le goût pour la grandeur en vogue à Maisonneuve.
Même si de l'extérieur, le Château Dufresne présente l'aspect d'une résidence unique grâce à la symétrie parfaite de l'édifice, il contient deux résidences contigües de 20 pièces chacune, séparées par un mur mitoyen souligné par une cheminée double au milieu de la toiture. Oscar habitait à l'est, et Marius à l'ouest.
Très au fait des courants architecturaux, Marius opta pour le
style néo-classique français d'inspiration Beaux-Arts, très
populaire à Montréal à l'époque. Ce qui était
bon pour Montréal l'était pour Maisonneuve... et les frères
Dufresne pouvaient se l'offrir!
De forme rectangulaire. avec véranda à l'arrière et
aile latérale en retrait à un seul étage de chaque
côté, le bâtiment comporte deux paliers rue Sherbrooke,
et trois à l'arrière, à cause de la dénivellation
du terrain entre la rue Sherbrooke et l'avenue Pierre-de-Coubertin. Le bâtiment
mesure 133 pieds sur 64 dans ses parties les plus grandes.
La façade comprend six travées verticales, soit un avant-corps, à chaque extrémité et quatre travées centrales encadrées par huit colonnes monumcntales, d'ordre ionique. Sa fenestration et ses portes de style Empire sont cintrées au rez-de-chaussée et rectangulaires à l'étage. La corniche à modillons est surmontée d'un toit terrasse bordé par une balustrade dont l'ordonnance est reprise pour le perron et les balcons de l'étage. À noter que jadis, au fond de l'entrée circulaire accessible par la porte centrale de la clôture en fer forgé typique des grilles des hôtels particuliers français, la balustrade était double, comme on peut le constater sur la photo de 1925.
Les faces latérales et l'élévation arrière retiennent la même ordonnance sauf qu'à l'arrière, de grandes fenêtre presque carrées remplacent (sauf à deux endroits ) les fenêtres cintrées du rez-de-chaussee. Ces grandes fenêtres sont reprises au sous-sol, mais elles comportent un arc surbaissé
Le sous-sol comporte 20 piliers massifs en béton armé, une primeur pour Montréal à l'époque. Un garage d'une capacité de huit voitures surmonte d'une terrasse complète la propriété.
Pour l'habillage du bâtiment, Dufresne choisit la pierre de taille blanche importée de l'Indiana
L'intérieur
Comme on l'a souligné précédemment, un mur mitoyen
partage parfaitement l'édifice en deux moitiés. Seule la décoration
intérieure, plus abondante et plus raffinée chez Oscar, fera
la différence.
La salle de billard, les offices, la cuisine et les quartiers des domestiques se trouvaient au sous-sol. Le hall d'entrée, le salon, la bibliothèque. la salle à manger, et la véranda se trouvaient au rez-de-chaussée, tandis que l'étage ne comptait que des chambres.
Pour la décoration intérieure, les Dufresne ne lésinèrent pas. Le marbre fut importé d'Italie, le bois du Japon. les meubles et les tapisseries de France. Mais de nombreux éléments décoratifs, reliefs, moulures, cheminées, etc., furent commandés par catalogue aux Etats-Unis.
D'inspiration édouardienne, la décoration comporte donc un mélange hétéroclite de plusieurs styles: Louis-XV, Louis-XVI ou Empire pour le salon; Renaissance italienne ou style Adam pour la salle à manger; gothique pour la bibliothèque; et mauresque pour le fumoir.
Pour rendre justice à la richesse de la décoration intérieure. il faudrait lui consacrer toute cette page, même en se limitant aux seules pièces restaurées (leur nombre augmente avec les années). Tout en laissant au lecteur le soin d'apprécier sur place la qualité de la restauration, mentionnons certains éléments remarquables.
Pièces remarquables
Hall d'entrée: escalier en marbre
avec rampe en bronze ciselée, importé d'Italie; colonnes à
canelures d'ordre corinthien; murs en marbre d'Italie blanc et noir; plafond
à caissons Renaissance.
Boudoir ou petit salon: décoration de style Belle Époque, fresque au plafond et 12 panneaux muraux réalisés par Guido Nincheri, artiste florentin qui vécut à Montréal de 1914 à 1942 (son fils, Gabriele lui succéda à la tête de l'entreprise, familiale, boulevard Pie lx ).
Bibliothèque dOscar: panneaux de bois
d'acajou; cheminée en pierres de style élizabéthain;
plafond voûté, peintures de Nincheri. bureau en acajou avec
pieds en griffes de lion d'influence Empire; fauteuils avec supports d'accoudoirs
découpés un forme de cygne, sculpture en bronze.
Grand salon d'Oscar; boiseries en acajou et
cheminée de style Renaissance italienne, plafond a caissons avec
tableaux de Nincheri; meubles en bois doré; piano Pleyel acheté
à l'Exposition universelle de Paris en 1900; horloge à gaine
en bois marqueté.
Salle à manger d'Oscar. plafond à
caissons de style Renaissance italienne;
murs lambrissés d'acajou; table, chaises et bahut d'influence Adam.
Les usagers subséquents
Les Dufresne occupèrent le bâtiment jusqu'en, 1947, alors
que mourut Candide, successeur d'Oscar dans la partie est à la mort
de ce dernier en 1936 (la partie ouest était vacante depuis la mort
de Marius en 1945 ).
Les Pères de Sainte-Croix acquirent l'édifice le 28 octobre 1948 pour y installer l'externat classique Sainte-Croix. leur présence se traduisit par d'importantes transformations à la décoration intérieure, plus particulièrement aux tableaux "érotiques " de Nincheri. Le 4 septembre 1957, les religieux échangèrent l'édifice à la Ville de Montréal, tout en continuant d'occuper les lieux jusqu'en juin 1961.
De 1965 à 1968, la Ville loua le château au gouvernement provincial qui y logea temporairement le Musée d'art contemporain.
Enfin, après huit ans d'un abandon regrettable par la Ville, le
Château connut un regain de vie grâce à la fondation
McDonald Stewart, qui entrepris de le restaurer afin d'y loger le Musée
des arts décoratifs, un travail qui se poursuit toujours.
Par son opulence, par la pureté de ses lignes d'inspiration Beaux-Arts,
par le soin qu'a consacré la fondation MacDonald Stewart à
la restauration de l'édifice et de cinq de ses principales piéces,
et par sa vocation nouvellement acquise en matière d'arts décoratifs,
le Château Dufresne compte parmi les plus beaux fleurons de l'architecture
montréalaise.