Dufresne le cordonnier visionnaire
Le père de Maisonneuve-Hochelaga,
la ville nouvelle qui voulait devenir plus grande que Montréal.
L'Actualité, 15 juin 1991, par Louis-Martin Tard
Si le quartier Maisonneuve, dans l'est montréalais,
ne ressemble à aucun autre, c'est grâce à
Oscar Dufresne. Vers 1910, ce fabricant de chaussures qui rêvait
de créer une cité idéale avait imaginé
avec quelques autres, dont son frère Marius, une nouvelle
forme d'habitat urbain: la ville planifiée et verte. On
trouve donc là de larges et belles avenues, telles que
les boulevards Pie IX et Morgan, quelques bâtiments publics
majestueux, un parc plus grand que celui du Mont-Royal et l'élégant
Château Dufresne, qui abrite le musée des Arts décoratifs.
En 1893, une cinquantaine de familles habitaient à l'est de la ville de Montréal. L'industriel Joseph Barsalou, Alphonse Desjardins, influent homme d'affaires, avocat et député fédéral, le biscuitier Théodore Viau et consorts obtinrent que, sous le nom de Maisonneuve, la zone devienne municipalité et, par une politique de subventions et d'exonération de taxes, ils attirèrent des manufactures.
Dans la jeune cité bientôt dotée de jetées, de chemins de fer, d'une ligne de tramway reliée au réseau montréalais, viennent s'installer une grosse raffinerie de sucre, une briqueterie et de nombreuses fabriques de chaussures. Parmi lesquelles, en 1899, la maison Dufresne, à l'intersection des rues Ontario et Desjardins. Le gérant, Oscar, fils du fondateur de l'entreprise, est âgé de 24 ans. Après de courtes études et quelques stages d'aide-caissier, il passe à la tête de la firme. Oscar Dufresne crée près de là une autre manufacture, exemptée de taxes pour 20 ans. La firme, qui emploie quelque 400 personnes, acquiert ensuite sa rivale, la Royal Shoe, et produit 12500 paires de souliers par semaine, en 1909.
A cette époque, la ville partie de rien, qui compte déjà 18 000 habitants (elle en aura 32 000 en 1915) se classe au deuxième rang des villes manufacturières du Québec et au cinquième pour tout le Canada. Sa publicité n'hésitera pas à la présenter bientôt comme la Pittsburgh du pays.
Décidant que la cité industrielle sera aussi une ville-jardin, les Dufresne et le maire Alexandre Michaud s'inspirent en partie de deux courants urbanistiques: celui de Garden City en Grande-Bretagne et celui de City Beautiful aux ÉtatsUnis. Oscar y ajoute une politique de grandeur et fait embaucher par la Ville son jeune frère Marius, diplômé de l'École polytechnique.
Pour les artères principales, dont les avenues Pie IX et Morgan, une innovation: un plan de zonage. Ne seront acceptées que des façades de pierre ou de briques de deux étages, sans escaliers extérieurs. Seront bannis les cours à bois ou à charbon, les entrepôts et autres structures inesthétiques.
Entre 1911 et 1915, les gens de Maisonneuve voient sortir de terre un hôtel de ville de style beaux-arts (c'est aujourd'hui la Maison de la culture du quartier) puis, signé Marius Dufresne, un majestueux marché public, couvert de tuiles vernissées, largement déployé sur une place ornée d'un groupe de bronze du sculpteur Alfred Laliberté: c'était une fontaine surmontée de l'effigie d'une fermière, Louise Mauger, femme de Pierre Gadbois, qui défrichait une terre à Montréal en 1648.
Enfin, au sud de la ville, une très audacieuse caserne de pompiers: Marius Dufresne s'était heureusement inspiré d'un temple construit aux Etats-Unis par le grand architecte Frank Lloyd Wright. L'ensemble, toujours très intéressant, à présent inoccupé, se dresse, hélas! entre la voie rapide Notre-Dame et des terrains vagues.
Une nouvelle bourgeoisie canadienne française, "la garde montante" du temps, rêve d'éclipser Montréal et de se retrouver "maître chez soi": Montréal est à l'époque une ville de langue anglaise où les affaires sont presque totalement dominées par les descendants des marchands écossais et britanniques.
Autre réalisation importante du duo Michaud-Dufresne, le parc municipal prévu jusqu'aux limites nord de la ville (de nos jours le boulevàrd Rosemont). Mais cet attrait oblige à des emprunts coûteux et crée une forte spéculation. Parmi les heureux spéculateurs, Oscar Dufresne, qui voit dans le même temps la plupart des industries de sa ville aux prises avec une récession engendrée par la guerre mondiale. Des citoyens de Maisonneuve, trop endettés, demandent l'annexion à Montréal. En 1915, l'équipe Michaud-Dufresne, battue, se retire.
Oscar et Marius se consolent avec un projet personnel, leur résidence, au coin de la rue Sherbrooke et du boulevard PieIX,inspirée du Petit Trianon construit à Versailles par Louis XV
Ici, les façades de marbre importé, les balustrades, les colonnes ioniques cachent une structure révolutionnaire pour l'époque, le ciment armé que les Dufresne ont été parmi les premiers à utiliser à Montréal. En fait, la demeure de 44 pièces richement meublées, décorées dans le goût éclecto-édouardien (en grande partie avec des éléments préfabriqués commandés par catalogue à des entreprises spécialisées des États-Unis), est constituée de deux habitations jumelées.
Aujourd'hui, le guide de ce qui est devenu le musée des Arts décoratifs distingue, sur un mode très proustien, "le côté de chez Marius" et "le côté de chez Oscar".